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Réindustrialisation : 4 réalités qui dérangent et expliquent l’échec français actuel

La Tribune

– 12 décembre 2025

Portée par le plan « France 2030 », la réindustrialisation française semble déjà marquer le pas. Derrière les discours sur la fiscalité ou le coût du travail, d’autres obstacles plus profonds freinent la dynamique : une culture technocentrée, un manque d’innovation managériale, et un tissu d’ETI trop méconnu.

Le débat sur la réindustrialisation n’a jamais été aussi présent en France, porté par des initiatives ambitieuses comme le plan “France 2030”. Pourtant un essoufflement de cette dynamique se fait déjà sentir et les raisons invoquées sont souvent les mêmes : coût du travail, fiscalité, complexité administrative. Et si les véritables freins étaient ailleurs, cachés derrière des évidences trompeuses ? Quatre réalités contre-intuitives sur les obstacles et les leviers méconnus de la renaissance industrielle française pourraient bien vous surprendre.

Le vrai mal français : être un pays d’inventeurs, pas d’innovateurs

La France souffre d’un paradoxe tenace. D’un côté, elle excelle dans la recherche fondamentale, se classant 4ème mondiale en nombre de prix Nobel et dépose chaque année des milliers de brevets. De l’autre, nous peinons à convertir cette formidable inventivité en succès industriels et commerciaux durables, nous positionnant, selon les rapports (Global Innovation Index ou European Innovation Scoreboard), entre le 11ème et le 12ème rang européen en matière d’innovation. À l’image de notre Prix Nobel d’économie 2025, la France ne parvient pas à sortir de son “tropisme technologique”. La France reste engluée dans une croyance — profondément ancrée — selon laquelle il suffirait de créer des technologies de rupture pour qu’elles trouvent spontanément leurs marchés. 

En France, cette focalisation sur la technologie s’explique par une culture qui a longtemps dévalorisé les sciences de gestion au profit des “sciences dures”, oubliant que la transformation de l’invention à l’innovation est avant tout un processus social et managérial. Les plans successifs, y compris France 2030, perpétuent ce biais en se concentrant sur le financement de technologies plutôt que sur l’indispensable acculturation à la gestion de l’innovation. Cette culture de l’innovation, loin de se trouver dans les grands programmes technologiques, s’incarne de manière surprenante chez les acteurs les plus dynamiques de notre industrie : les Entreprises de Taille Intermédiaire (ETI).

Les véritables héroïnes de la réindustrialisation : les ETI industrielles 

Alors que les projecteurs sont souvent braqués sur les start-ups et les grands groupes, les protagonistes les plus efficaces de la réindustrialisation sont en réalité les ETI. Leurs performances — souvent méconnues — sont pourtant spectaculaires et dessinent le véritable visage du renouveau industriel. Les données chiffrées parlent d’elles-mêmes. En 2022, les ETI emploient 35 % des salariés en équivalent temps plein (ETP) de l’industrie, dépassant désormais les Grandes Entreprises (32 %). Entre 1994 et 2022, la part des ETI dans l’emploi industriel a bondi de 7,5 points, tandis que celle des Grandes Entreprises ne progressait que de 2,3 points et que celle des PME chutait de 10 points. De 2022 à 2024, les ETI ont ouvert environ deux fois plus de sites industriels que les Grandes Entreprises.

Agissant comme de véritables “architectes des territoires”, les ETI développent l’industrie dans de nouveaux départements, souvent en périphérie des grands pôles historiques, renforçant ainsi le maillage régional. Leur succès repose sur des stratégies inventives bien loin des manuels : elles excellent dans des marchés de niche mondiaux ou génèrent des économies d’envergure en maîtrisant des dizaines de micromarchés. Pourtant cette dynamique portée par les ETI est menacée par une obsession nationale qui les ignore, au profit de paris technologiques hasardeux.

Le piège technologique : pourquoi la France construit des “châteaux sur du sable”

Selon le baromètre industriel de l’État, la dynamique de réindustrialisation montre des signes de ralentissement, avec seulement 114 ouvertures de sites industriels en 2024 contre 170 en 2023. Cet essoufflement révèle une “myopie managériale” française qui consiste à tout miser sur la technologie en négligeant le capital humain et organisationnel.

Olivier Lluansi, lors de son audition à la Commission des affaires économiques, résume parfaitement ce travers « Depuis 2009, nous avons voulu faire fonctionner une réindustrialisation sur une jambe, à cloche pied, uniquement par de grands paris technologiques. En termes industriels, cela revient à construire des châteaux sur du sable ».

Cette citation met en lumière une vérité crue : les grands paris technologiques sont vains car le “socle industriel” nécessaire à l’industrialisation des technologies a été “lessivé” par des décennies de désindustrialisation. Le tissu de PME industrielles est en souffrance et le vivier de compétences techniques et managériales qui sont indispensables pour passer de l’idée au produit de masse s’est désagrégé. Ne nous méprenons pas, la solution ne réside pas dans l’abandon de la technologie, mais dans la nécessité de conjuguer ces investissements avec une innovation managériale audacieuse. Des entreprises se transforment elles-mêmes en écoles pour former leurs futurs talents et montrent la voie à suivre. Si des compétences sont disparues, l’innovation managériale est une voie de renaissance. 

L’obstacle invisible : le “culte de l’ourson” qui freine la croissance

 

Si les ETI sont les héroïnes de notre renaissance industrielle, pourquoi en avons-nous si peu ? La réponse n’est pas économique, mais culturelle, et réside dans un frein psychologique profond identifié il y a plus de dix ans par Yvon Gattaz : le “culte de l’ourson”.

Ce concept désigne un “refus psychologique de la croissance”, un biais culturel qui pousse de nombreux dirigeants de PME à rester petits plutôt qu’à franchir les étapes nécessaires pour devenir une ETI. Cette peur de grandir, souvent négligée dans les analyses, constitue un frein majeur à l’émergence des “champions cachés de notre économie”, ces entreprises qui devraient former l’ossature de notre souveraineté industrielle. C’est un véritable angle mort de nos politiques publiques : nous cherchons des solutions dans les tableurs Excel alors que le principal obstacle se trouve dans notre logiciel culturel.

La réussite de la réindustrialisation française dépendra moins des milliards investis dans les technologies de demain que de notre capacité à mener une profonde transformation culturelle et managériale. Il s’agit de former des innovateurs plutôt que des inventeurs, de soutenir la croissance de nos PME en ETI, et d’investir autant dans les compétences humaines que dans les machines. Au-delà des plans d’investissement, la France est-elle enfin prête à mener la révolution managériale indispensable à sa souveraineté industrielle ?

Par Tony da Motta Cerveira, Principal chez Square Management

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