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La souveraineté n’est pas un slogan : c’est le test de réalité que l’Europe repousse depuis 20 ans

Forbes

– 01 mars 2026

Soyons honnêtes : la souveraineté revient partout dans les discours, mais ce n’est pas par goût de la poésie stratégique. Le réel a frappé à la porte. Et il n’a pas frappé poliment.

Une puce introuvable a paralysé nos usines. Une API américaine a dicté comment fonctionnaient nos propres données. Une chaîne logistique soi-disant optimisée s’est révélée captive. Pendant ce
temps, des puissances externes affichent clairement leur intention de nous vassaliser.

Ce que l’on délègue finit toujours par nous revenir. Mais rarement au moment prévu. Voilà le réveil brutal.

La souveraineté n’est pas un drapeau. Ce n’est pas une incantation. C’est un audit sévère de nos illusions. Et les chiffres sont sans pitié : 72 % des entreprises européennes dépendent d’un fournisseur extra-UE pour un élément vital, 65 % des données critiques sont hébergées hors du droit européen et 73 % des ruptures majeures depuis 2020 viennent de dépendances invisibles. Nous avons passé vingt ans à optimiser nos coûts… et à externaliser notre maîtrise.

Pendant longtemps, nous avons cru que la mondialisation lisserait les risques. Comme si le marché était un parent indulgent, prévisible, toujours là pour nous rattraper. Spoiler : il ne nous rattrape pas. Il nous présente une addition salée, qui creuse des fractures profondes dans nos pays européens.

La bonne nouvelle ? La souveraineté moderne n’a rien du repli anxieux. Elle ouvre les bonnes portes, au lieu de nous enfermer derrière les mauvaises.

Dans cette économie, le critère crucial n’est plus le coût unitaire. C’est la maîtrise marginale. Il s’agit de maîtriser ce qui est vital, sécuriser ce qui est fragile, assumer ce que l’on déporte, et choisir ce que l’on ne déportera jamais.

C’est là que nous devons reconstruire autrement nos modes de pensée et d’action – notre logiciel, notre mindset – autour de quatre idées pivots.

Définir ce qui compte vraiment.

Trop souvent, nous protégeons l’urgent et négligeons l’essentiel. La souveraineté commence par cette question simple mais rarement posée : « Qu’est-ce que je ne peux pas perdre sans perdre le reste ? » Réponse : ce n’est jamais un Excel. Il s’agit donc de prioriser tête haute, avec un regard stratégique à moyen terme. Ce choix permet de commencer à agir sans subir en comptant d’abord sur ses propres forces.

Arrêter de confondre confiance et habitude.

La moitié des dépendances critiques ne sont pas documentées. Une dépendance non documentée est déjà subie. Pendant vingt ans, beaucoup ont signé des partenariats comme on signe un colis recommandé : sans lire. Il est temps de relire en se projetant avec des scénarios alternatifs. Il faut surtout reconstruire l’équilibre des « dons et contre-dons ». Plus à la manière de Mark Carney, Premier Ministre du Canada, stable et fiable, que celle de Donald Trump, émotionnelle et fluctuante.

Accepter les dépendances… mais choisir les bonnes.

Vouloir être 100 % autonome est aussi réaliste que devenir 100 % vegan en travaillant chez Bigard. La souveraineté moderne, c’est un artisanat fin d’interdépendances choisies. Le spatial européen le montre : Airbus, Thales, Leonardo ont cessé de se tirer dessus et ont créé un champion crédible nface à Starlink. La coopération est une stratégie, pas un team building fugace. La souveraineté se construit par les alliances, non contre elles.

Reprendre le contrôle du tempo.

Décider avec seulement 70 % de l’information, mais assumer 100 % de responsabilité. Préférer une décision imparfaite à une dépendance parfaite. Cela veut dire aussi expliciter les règles du nouveau jeu. Mais plus encore, il s’agit de rendre visible sa volonté et sa capacité à les faire appliquer au sein de son écosystème.

L’Europe a tout pour gagner. Nous avons les ingénieurs, les industries, la recherche, l’inventivité, les marchés… Nous avons aussi une expérience de la coopération. Ce n’est pas une faiblesse mais une force face aux enjeux actuels et futurs.

Ce qui manque, c’est ce que nous avons trop longtemps externalisé : la maîtrise. Et la maîtrise n’est complète que si elle repose sur ces quatre idées, évoqués plus haut, qui constituent un champ de force puissant s’il est incarné au quotidien au plus haut niveau de l’entreprise.

La souveraineté n’est pas un slogan. C’est l’art — exigeant, salutaire — de ne plus confondre : dépendance et confiance, ouverture et abdication, coût et valeur.

L’entreprise européenne ne perdra pas par manque de talent. Elle perdra si elle continue à ignorer ce qu’elle peut perdre. Ça serait vraiment dommage parce que nous valons mieux que ça. Et nous
savons penser et agir mieux que ça.

Par, Laurent Dugas, Consultant chez Square Management / Cirlce Strategy

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