Euro numérique : déclaration de souveraineté de l’Europe ou déclaration de guerre de la BCE ?

Forbes
– 04 janvier 2026
Lors du sommet de Copenhague, Christine Lagarde, présidente de la Banque Centrale européenne, a déclaré que “l’euro numérique n’est pas seulement un moyen de paiement, c’est aussi une déclaration politique concernant la souveraineté de l’Europe et sa capacité à gérer les paiements, y compris sur une base transfrontalière, avec une infrastructure et une solution européennes”.
Avec cette déclaration, la BCE affirme clairement sa volonté de mener à terme son projet de MNBC malgré les retards de calendrier – on devrait avoir au mieux une mise en circulation en 2029 – et en faisant fi de l’opposition de nombreuses banques commerciales et des interrogations sur la valeur ajoutée de cette monnaie numérique centralisée.
Pour la BCE, l’euro numérique est nécessaire pour répondre au déclin de l’usage des espèces et à la croissance continue des paiements électroniques qui sont principalement aux mains d’opérateurs non européens. Selon cette grille de lecture, l’Euro Numérique est donc un outil pour que l’Europe résiste face aux envahisseurs du reste du monde : Visa, Mastercard, Apple et Paypal en tête.
On peut cependant se demander si la cible de la BCE ne serait pas tout autre. Depuis quelques mois les projets de stablecoins émis par des banques européennes se multiplient. C’est SG-Forge qui a lancé la première salve en émettant son convertible (EURCV) adossé à l’euro, suivie par l’annonce du consortium européen de 9 banques (ING, Banca Sella, KBC, Danske Bank, DekaBank, UniCredit, SEB, CaixaBank et Raiffeisen Bank International).
Cette initiative précède de peu le projet de Santander – DeutscheBank – BNP Paribas (et 6 autres banques non européennes) annoncé en Octobre. Dernier en date à se lancer dans la course ; le réseau interbancaire italien Bancomat qui souhaite lui aussi émettre des stablecoins adossés à l’euro. Il y a fort à parier que d’autres annonces suivront : de nombreux établissements bancaires en Europe ayant fait des demandes pour être agréés MiCA. On le voit, si les banques européennes ne cachent pas leur opposition à l’euro Numérique, elles ne tournent pas pour autant le dos à la tokenisation de la monnaie ; elles se montrent même très volontaires pour occuper le terrain.
Deux conceptions fort différentes de la souveraineté européenne en matière de paiements se retrouvent donc en concurrence. D’une part, les initiatives bancaires qui reposent sur la tokenisation de créances privées et qui visent ni plus ni moins que la création de nouveaux rails de paiement directement en concurrence avec les rails SEPA et d’autre part la BCE qui, avec sa monnaie publique numérique, entend défendre son rôle souverain dans la régulation des flux et la création de monnaie, quitte à imposer une solution dont l’utilité pour les particuliers ou les entreprises n’apparaît pas clairement.
L’issue de cette concurrence entre banques commerciales et BCE est incertaine ; il semble aujourd’hui acquis, compte tenu de la volonté de la BCE, que le projet d’Euro numérique ira à son terme et qu’un Euro numérique banque centrale sera mis à disposition des particuliers et des entreprises à partir de 2029. Mais quel sera l’usage et quelle adoption aura cette monnaie numérique officielle alors que de nombreuses initiatives privées auront eu le temps de s’installer et de prospérer ?
2029, c’est un horizon très lointain au vu du rythme d’apparition des initiatives privées. Quand l’Euro numérique sera enfin disponible, il risque de trouver un terrain déjà largement occupé par une offre privée et fragmentée qui, à défaut d’avoir réussi à convaincre une large audience, aura au moins pris ses habitudes auprès des opérateurs aux besoins spécifiques tels que les entreprises avec des flux de paiements internationaux et multidevises.
Le grand public se verra proposer un nouveau moyen de paiement difficile à comprendre et à différencier de ce qu’il connait déjà (les cartes, les virements et les solutions de paiements de type Wero). Il y aura certes des campagnes d’informations destinées à convaincre mais on connait l’efficacité des institutions européennes quand il s’agit de communiquer sur les grands enjeux monétaires et assez rapidement il faudra rapidement admettre que malheureusement les enjeux de souveraineté et le concept de distribution monétaire directe ne parlent que très peu aux consommateurs.
Le risque est que la mise en place de l’euro numérique ne mobilise d’importantes ressources humaines et financières qui pourraient sans cela être mises au service d’autres chantiers nécessaires à la souveraineté européenne tels que la création de standards d’interopérabilité obligatoire entre les « wallets » européens, des mesures de préservation des schémas cartes domestiques, l’encadrement complémentaire des cryptoactifs non bancaires ou encore la lutte contre la fraude et le manque de littératie financière.
Par Geoffrey Laloux, Principal Payments chez Square Management