IAA, l’Union européenne est-elle à la hauteur ?

L’Union européenne a récemment dévoilé son « Industrial Accelerator Act », une proposition législative ambitieuse conçue pour endiguer le déclin de notre base manufacturière face aux tensions géopolitiques et à la concurrence mondiale. L’objectif est d’inverser le déclin d’ici 2035, afin que l’industrie manufacturière représente 20 % du PIB de l’Union européenne. Si la volonté de renforcer notre souveraineté industrielle est louable, une première analyse de l’IAA révèle ses forces, mais aussi des limites et six véritables angles morts.
Un plan à l’échelle européenne, mais est-il réaliste ?
Sur le papier, l’approche centralisée est la seule viable. Le projet souligne à juste titre qu’aucun état membre ne peut affronter seul les défis de la décarbonation et de la concurrence déloyale. Des mesures nationales non coordonnées risqueraient de fragmenter « le marché unique » et d’entraver le développement de chaînes de valeur transfrontalières. Conceptuellement, l’échelle pan-européenne fait donc sens pour créer des marchés de référence, les “lead markets”, capables de soutenir les produits européens à faible émission de carbone. Mais ce concept économique d’industries pan-européennes fait-il sens, lorsqu’il n’y a ni véritablement d’offre et ni de demande unique et homogène à l’échelle pan-européenne?
L’objectif de 20 % du PIB issu de l’industrie n’est-il pas théorique ?
La Commission vise un sursaut spectaculaire : faire remonter la part de l’industrie manufacturière dans le PIB européen de 14,3 % à 20 % d’ici 2035. Pour comparaison, la part de l’industrie manufacturière dans le PIB européen était de 17,4 % en l’an 2000. Bien que le plan prévoie la création de “zones d’accélération industrielle” devant tenir compte du niveau de développement des régions, notamment les moins favorisées, un objectif uniforme de 20 % masque les profondes disparités de compétitivité, d’infrastructures et de cultures industrielles entre les différentes nations européennes.
Renforcer des industries du XXe siècle, est-ce suffisant ?
Dans l’ensemble, cette proposition d’accélérateur industriel européen cible le cœur de la vieille économie : l’acier, le ciment, l’aluminium et l’automobile. Concernant les dîtes « technologies zéro net», elles sont aussi issues du XXème siècle, telles que les batteries, l’énergie solaire, l’énergie éolienne, les pompes à chaleur et le nucléaire. Ce faisant, l’IAA tente de sauver des modèles d’affaires “linéaires”. Si la défense de nos fleurons traditionnels est certes vitale, la création de valeur mondiale a basculé vers des modèles “plateformisés” et des écosystèmes numériques. Cette proposition, telle qu’elle est présentée, ne propose pas de mécanique pour faire pivoter notre industrie vers ces nouvelles réalités économiques du XXIème siècle.
Une proposition pour 2035, mais quelle réponse à l’urgence ?
Le texte justifie son urgence par les menaces qui pèsent sur l’ordre public, l’utilisation de l’économie comme une arme et la nécessité d’une sécurité économique. Toutefois, le cœur du dispositif reste fondamentalement axé sur la transition de secteurs. À l’heure où les budgets militaires augmentent dans le reste du monde, cette focalisation presque exclusive sur le climat et les chaînes d’approvisionnement civiles pourrait paraître anachronique si elle ne s’accompagne pas d’un pivot plus radical vers l’industrie de défense pure, bien que la défense soit brièvement citée comme un écosystème en aval.
Une posture réactive, pour quelle différenciation ?
La lecture de la proposition montre une Europe en réaction. L’IAA est explicitement conçu pour répondre aux stratégies industrielles agressives de nos partenaires mondiaux et aux surcapacités chinoises (la Chine détient plus de 80 % du marché sur le solaire). En imposant des conditions strictes aux investissements directs étrangers et en exigeant qu’une part des composants soit “Made in EU”, l’Europe se dote d’un bouclier. Mais se battre sur le terrain capacitaire défini par nos concurrents ne suffit pas : la souveraineté nécessitera de définir nos propres règles du jeu et nos axes de différenciation.
Des singularités européennes oubliées, quel impact ?
L’IAA n’intègre pas les industries culturelles et créatives, pourtant fondamentales pour l’UE. De ce point de vue, la définition même de l’industrie dans cette proposition est restrictive. Les industries culturelles et créatives (ICC), sont pourtant le cœur de l’industrie de ce début de XXIème, avec au cœur le développement des logiciels, le numérique, l’infrastructures IT, l’IA… Avec une vision restrictive de l’industrie l’IAA nie les ICC, qui constituent pourtant des vecteurs d’influence majeurs, des leviers d’innovation et des piliers de l’identité européenne sur la scène internationale. En niant ses singularités, L’Union européenne oublie à nouveau de parler de culture, d’identité, de ce qui fait l’apport des européens au monde. Des chiffres sont avancés, sans réflexion sur ce qui donne leur raison d’être aux industries européennes.
Les six angles morts de L’Industrial Accelerator Act méritent d’être discutés. De facto, L’IAA peut participer à un bouclier indispensable pour nos grands groupes et à nos ETI, sous condition d’être renforcée par des échanges avec le parlement européen et la société. Pour transformer cette posture défensive en reconquête, il appartiendrait aux dirigeants européens d’y insuffler plus d’audace, afin d’impulser la transformation de modèles d’affaires vieillissants que la loi, par nature, ne peut que soutenir, sans jamais pouvoir les réinventer.
Par Tony da Motta Cerveira, Principal Sponsor du Domaine d’Excellence Innovation du cabinet de conseil Square Management